La disparition de Stephanie Meiler – Joël Dicker

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« Quand vous avez tué une fois, vous pouvez tuer deux fois. Et quand vous avez tué deux fois, vous pouvez tuer l’humanité toute entière. Il n’y a plus de limites. »


Résumé

Après vingt ans passés dans la police, Jesse Rosenberg s’apprête à prendre une retraite bien méritée. Cependant, à sa fête de départ, une journaliste vient le voir pour lui dévoiler qu’il s’était, lors de sa toute première enquête réalisée vingt ans auparavant, trompé de coupable. Intrigué, il ne la croit pas au premier abord, puis, alors qu’elle disparaît mystérieusement, Jesse se laisse embarquer dans une enquête qui le projette dans les ombres de son propre passé.

1994 à Orphea, quadruple meurtre sanglant : le maire, sa femme et leur fils, ainsi qu’une joggeuse qui passait devant leur maison. Le tout en plein pendant la première édition du festival de théâtre de la ville, alors que tous les habitant-e-s y étaient, rendant bien maigre la somme des témoin-te-s présent-e-s sur les lieux…

2004 à Orphea, alors que la vingtième édition se prépare, la tension monte. Jesse, accompagné par Anna – deuxième adjointe à la police d’Orphea – et Derek – son ancien coéquipier lors de la première affaire – se replonge dans un passé qui n’épargnera personne. Avec en arrière-toile le festival de théâtre qui voltige au rythme de l’enquête. Une foule de question en découle : Qui était le meurtrier ? Pourquoi rouvrir l’enquête vingt ans après ? Et où a bien pu passer Stephanie Mailer ?


Mon avis

Autant le dire tout de suite, je suis très mitigée par ce roman. Alors certes, il y a une enquête qui nous donne envie de connaître la fin – encore que j’avais deviné pas mal d’éléments et, le dénouement final est basé sur une idée qui manque un peu d’originalité -, mais beaucoup de choses pèchent dans le livre.

Je commencerai par l’écriture : pataude, un passé simple un peu inutile et il y a même parfois des phrases peu compréhensibles qui se glissent dans le texte : « Elle avait la soixantaine, avec qui j’avais en commun que nous étions divorcées toutes les deux ». On tique parfois, d’autant plus que la narration en soi – qui passe de externe à interne et d’un personnage à un autre – est mal maîtrisée et offre une sensation désagréable de fouillis.

Les personnages en eux-même sont relativement caricaturaux et pas assez recherchés : le policier ayant perdu sa compagne lors d’une enquête et ne désirant pas en parler, le maire droit et honnête qui se retrouve malgré lui dans des histoires de corruption, la jeune femme perdue et junkie qui avait pourtant tout pour réussir – l’intelligence des lettres et du théâtre – avant qu’un traumatisme ne soit venu bouleverser sa vie, le journaliste qui trompe sa femme et se laisse complètement manipuler par son amante… Beaucoup trop de personnages, ce qui ne nous permet de rester qu’en surface de leur construction et de leur caractère. Trop d’histoires qui en découlent et qui rendent l’ensemble confus, trop lourd, d’autant plus qu’une bonne part d’entre elles sont inutiles. J’aurais aimée qu’on se concentre plus sur les trois enquêteurs/trices et qu’on s’égare moins d’une histoire à une autre.

Je ne peux cependant pas non plus dire que j’ai détesté ce roman. Certains points m’ont intriguée, le suspens est tout de même présent et, lorsqu’on arrive enfin à se pencher sur l’histoire des personnages principaux, des aspects intéressants en ressortent – j’ai notamment beaucoup apprécié tous les passages sur les grands-parents de Jesse.

Un roman donc, qu’il peut être bon de glisser dans sa valise afin de le lire au bord de la piscine avec les pieds dans l’eau, mais sans plus.

La disparition de Stephanie Mailer, Joël Dicker, Editions de Fallois, 2018

Le Chat – Olivier Chapuis

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« Contrairement à ce que j’espérais, le temps n’a rien arrangé, mais que serait un Barthélemy non violent ? L’aimerais-je autant ? Attendrais-je son retour, les soirs de spectacle, avec autant d’impatience ? Vibrerais-je aussi fort lorsque nous faisons l’amour, bras et jambes enchevêtrés, dans la pénombre de notre chambre ? »


Résumé

Deux histoires tracées à l’encre rouge cohabitent dans ce roman. D’une part, Barthélemy et Fabienne, jeune couple fou amoureux, d’autre part, Jean-Baptiste et Christelle, jeunes mariés puis parents de Nathan. Deux familles qui, de l’extérieur, respirent le bonheur. Pourtant, à l’intérieur c’est différent, à l’intérieur c’est la violence qui règne.

Violence physique d’un compagnon qui bat sa femme pour Fabienne, violence psychologique et verbale pour Nathan qui subit les foudres d’un père reproduisant sa propre éducation sur son fils. Violence donc et impuissance, passivité dans ce roman. Fabienne qui reste par amour. Christelle qui n’intervient pas dans le comportement de Jean-Baptiste, pire encore, participe à cette violence domestique que subit leur fils unique. Deux ménages qui ont le point commun d’exploser de l’intérieur sous les coups et les mots.

Les coups, les mots, mais aussi un chat. Glaïeul, l’animal de compagnie de Fabienne, qui tisse un lien invisible entre les deux maisons, témoin silencieux de la violence qui règne. Le félin ne juge pas et se contente de vivre entre les deux foyers qui s’écroulent et d’apporter un peu de tendresse aux victimes de ce roman, comme une bouffée d’air dans leur quotidien trop violent.


Mon avis

Grande amoureuse des chats, j’ai d’abord été séduite par le titre. Puis, je suis entrée dans le roman, sans imaginer une seule seconde la violence que pourrait me faire rencontrer ce livre. Il tord les entrailles et donne envie de hurler : sur les gestes et les mots des bourreaux, sur le silence des victimes. L’impuissance prend à la gorge, presque autant que les douleurs infligées.

Deux familles donc, deux récits et deux manières de raconter. Narrateur et narratrice internes pour Fabienne et Barthélemy, externe pour Jean-Baptiste, Christelle et Nathan. Du côté du couple, les points de vue s’alternent : l’agresseur puis l’agressée. L’auteur tente de se glisser dans leur tête, de comprendre les raisons qui les poussent à frapper, rester, continuer à aimer malgré les coups. Et, de l’autre côté de la rue, dans la parfaite petite famille, on ne rentre pas dans les têtes sans pour autant sortir de la violence. Peut-être parce que ça serait trop difficile ? Trop intense comme expérience, autant pour l’auteur que pour les lecteurs/trices ?

Et puis le chat, Glaïeul, qui sait se glisser dans les foyers pour venir réconforter les plus démuni.e.s. Lien symbolique entre les deux récits, pas vraiment nécessaire puisqu’ils sont, en soit, déjà liés par la thématique des violences domestiques. Et pourtant il ne fait pas tache sur le papier, au contraire, il se rend nécessaire à l’histoire. Point de vue muet, allégorie de la violence qui règne et qui monte, s’intensifie à travers les chapitres.

Au niveau de l’écriture, elle est fluide, agréable. Des phrases relativement courtes, mais directes et pertinentes. Un style agréable qui nous permet de s’imprégner, de se laisser perdre dans ses émotions et la tension du roman – j’avoue avoir presque lâché une larme sur la fin.

Seul petit bémol, la fin peut-être. La violence monte et s’intensifie, autant que la tension, si bien qu’on s’attend à ce que ça se termine ainsi, de manière presque télécommandée. Cependant, n’est-ce pas cela également, la violence domestique ? On ne peut pas l’inventer, que la subir. Et, après tout, j’imagine que c’est également la volonté de l’auteur de vouloir se glisser tel un chat – témoin silencieux – dans les foyers pour nous dévoiler des tableaux à rendre fou notre sentiment d’impuissance.

 

Le Chat, Olivier Chapuis, L’Âge d’Homme, 2018.

Les billes du Pachinko – Elisa Shua Dusapin

« Ne résonne qu’un écho. Celui des langues qui se confondent. »


Résumé 

Deuxième roman de l’écrivaine Elisa Shua Dusapin, Les billes du Pachinko ont été publiées chez Zoé en 2018. Elles racontent l’histoire de Claire, une jeune suissesse qui rend visite à ses grands-parents coréens, émigrés au Japon depuis une cinquantaine d’années. Elle souhaite les convaincre de retourner, le temps de vacances, dans leur pays natal où ils n’ont plus mis les pieds depuis leur départ.

En parallèle de la préparation de ce voyage, elle donne des cours de français à Mieko, une petite japonaise. Une relation forte se noue rapidement entre la jeune femme et l’enfant, malgré les différences culturelles.


Mon avis 

J’ai entendu beaucoup de personnes de mon entourage ainsi que des critiques littéraires préférer le premier roman de l’autrice, Hiver à Sokcho (Zoé, 2016). Je ne partage pas cet avis.

J’ai bien aimé son premier livre, mais le second a su me bouleverser là où le premier ne m’avait qu’effleurée. L’identité culturelle de Claire, peut-être un reflet des propres questionnements de l’autrice, elle-même franco-coréenne ayant grandi en Suisse, interpelle. Il y a une sorte d’incompréhension familiale quasiment universelle. Claire apprend le japonais afin de pouvoir communiquer avec ses grands-parents, eux ne font pas l’effort de lui parler dans cette langue qui est celle de leur pays d’accueil, qu’ils critiquent, préférant un mélange d’anglais et de coréen. Ils tentent de s’accoutumer à leur petite-fille, notamment en lui préparant une fête pour son anniversaire (en Corée il est de coutume de fêter le jour de la conception et non pas celui de la naissance), mais ce geste est pour elle, insupportable.

Je me rappelle avoir été très touchée à un moment où Claire raconte que son petit-ami, également suisse et ayant étudié le japonais, n’a aucun problème à avoir de longues conversations avec les grands-parents, comme si les barrières qu’ils dressent avec leur petite-fille n’existent plus quand elle n’est pas là. Une relation qui laisse à réfléchir, comme si l’amour créé par les liens du sang complexifie plus qu’autre chose toute communication.

Le thème de l’émigration cohabite également avec celui des relations familiale. Les grands-parents ne cessent de critiquer ce pays où ils ne se sentent pas intégrés ; la langue ne leur convient pas, la nourriture est moins bonne, la difficulté pour trouver un travail,… Pourtant, derrière la critique, ils sont incapables de retourner « chez eux », en Corée. En cinquante ans, ils n’ont jamais voulu organiser ce voyage pour retrouver leur pays d’origine, un pays qui n’existe plus vraiment : « Pour les coréens du Japon, il n’y a jamais eu de Nord ni de Sud. Nous sommes tous des gens de Choseon. Des gens d’un pays qui n’existe plus ».

Il y a également dans le roman, la présence de la jeune Mieko, vivant dans un immeuble presque délabré, dormant dans une piscine, attendant le retour d’un père qui ne reviendra jamais. Une histoire parallèle à laquelle Claire s’accroche, malgré sa difficulté à comprendre la mère de l’enfant. C’est le Japon qui est représenté dans cette petite famille, un Japon qui a une vision de l’Europe et de la Suisse complètement différente de la nôtre et qui, finalement, est peut-être un reflet de notre propre imaginaire sur le Japon et l’Asie.

 

En résumé, un beau roman qui sait décrire l’intériorité des personnages avec une écriture dépouillée, qui touche juste. Elisa Shua Dusapin nous plonge dans une ville à l’atmosphère lourde et grise, bien loin de l’image que nous avons du Japon, et elle sait y décrire avec talent l’ambivalence des relations et le questionnement identitaire d’une jeune femme partagée entre les cultures européenne, nippone et coréenne.

 

 

Les Billes du Pachinko, Elisa Shua Dusapin, Zoe, 2018.